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La vie au bureau avec et après le Covid-19 (1)

 

Quels sont les impacts probables de la crise liée au coronavirus sur la vie au travail ?

 

VOLET 1 — ORGANISATION DU TRAVAIL

Avec la crise sanitaire liée à la pandémie du coronavirus et la mesure prise du confinement, c’est toute la société et l’économie qui ont subi un coup d’arrêt. Nomadisme, hybridation, télétravail à grande échelle, découvrez les conséquences de cette réorganisation faite dans l'urgence sur l'organisation du travail. Propos recueillis auprès d’Alain d’Iribarne, président du Conseil scientifique Actineo.

  

Une crise sans précédent

Avec la crise sanitaire liée à la pandémie du coronavirus et la principale mesure prophylactique mise en place pour en limiter la propagation, à savoir la limitation de circulation des personnes (fermeture des frontières de l’Europe et confinement), c’est toute la société et l’économie qui ont subi un brutal coup d’arrêt. Il s’est traduit par un effondrement des activités productives, soulevant des questions sur la nature de la crise (structurelle ou conjoncturelle ?) et sur son équivalent historique (son origine, d’ordre biologique, oblige à la rapprocher plutôt de la grippe espagnole de 1917 ou la grippe de Hong-Kong de 1968 que de la crise financière de 2008).

 

Une réorganisation dans l’urgence

Les réorganisations productives ont directement impacté les formes d’organisation de travail et les modes de vie des salariés.

Elles ont été motivées par une logique de production des biens et des services, avec une distinction :

  • entre les activités qui devaient impérativement être maintenues et celles qui le pouvaient plus ou moins,
  • entre les activités qui obligeaient à maintenir un présentiel et celles pouvant être réalisées en télétravail ; le confinement créant dans ce cas, une confusion de lieux entre toutes les activités (une unité totale de lieu et de temps). La visioconférence indique que l'on est en réunion, mais on ne sait plus où.

 

 

 

Entre incertitudes et fake news, un futur controversé 

Cette situation « extraordinaire » agit comme un révélateur des caractéristiques structurelles de nos sociétés, déclenchant des prises de conscience plus ou moins tardives et… plus ou moins réelles.

Parmi ce concert d’opinions, des interrogations s’élèvent sur la fin du confinement, sur la reprise des activités économiques ainsi que sur la levée des barrières à la libre circulation des biens et des personnes. Mais une question est sur toutes les lèvres : ce retour à la normale sera-t-il à une vie comme avant, ou se fera-t-il dans un monde « autre » ?  

  • Certains pensent que les forces idéologico-politiques en place ont une prégnance telle, qu’elles auront une capacité à maintenir l’existant ou à continuer à modeler le monde réel à leurs profits ; 
  • D’autres pensent que la crise révèle toutes les turpitudes du « système-monde actuel », et aboutira à l’émergence d’un nouveau monde plus juste, plus équitable et plus écologique. 

Dans tous les cas, des leçons seront tirées des forces et faiblesses observées du système en place. Mais force est de constater que des réalisations concrètes, jugées impossibles auparavant, s’avèrent aujourd’hui applicables avec un peu de bonne volonté et d’imagination. 

 

 

Des évolutions qui s’accélèrent avec la crise

Le nomadisme

Les enquêtes menées par l’observatoire Actineo entre 2013 et 2019 témoignent d’une évolution profonde. Nous sommes passés d’une logique dominée par une unité de lieu et de temps de travail, à une logique d’espaces de travail offrant une variabilité de lieux et de temps de travail, englobant télétravail, tiers-lieux, espaces de coworking et flex office.

Les causes ? Des entreprises à la recherche d’efficience économique et des nouvelles générations à la recherche de plus de liberté mais aussi de plus de bien-être -voire de bonheur - dans un système de contraintes de plus en plus prégnantes pour les entreprises visant à améliorer leurs performances sociales et environnementales. 

En conséquence, de plus en plus de salariés sont devenus nomades, ce qui a conduit à porter une plus grande attention à la question de la durée et des conditions des déplacements, non seulement domicile/travail mais aussi inter-lieux de travail.  

L’hybridation des espaces dans la ville

Les évolutions des bâtis et de leurs usages — immeubles de bureau, galeries marchandes, bâtiments de loisir et de culture, logements — au sein de la smart city, remettent en cause le modèle urbain de la ville « industrielle taylorisée » au profit d’un retour à un modèle « préindustriel » avec une plus grande mixité des lieux, une hybridation des usages ; ces lieux se revendiquant comme étant autant de lieux de vie. 

Certains imaginent déjà que des immeubles hybrides accueillant du logement, seront dotés de grands « hub d’espaces collectifs » destinés à une variété d’usages. Chacun a vocation à vivre et travailler dans un agencement de temps et de lieux englobés au sein d’un système économique et social « local » redécouvert, tout en étant ouvert au vaste monde numérique. 

C’est dans ce grand mouvement économique, social et environnemental que s’inscrivent les évolutions du travail et de l’emploi ainsi que les modes de vie associés, s’appuyant sur l’émergence d’une « cyber société » au sein de laquelle la production, la circulation, la collecte et le traitement des informations liés aux usages des objets connectés, deviennent un enjeu de plus en plus important.                                

 

 

Le télétravail à grande échelle… mais dans une situation exceptionnelle

Si on revient à ce que disent les Français dans les enquêtes ACTINEO au sujet des lieux de travail et du télétravail : 

  • on assiste à une multiplication des lieux de travail avec plus de nomadisme et de travail à la maison ;
  • la très grande majorité des actifs au bureau ne télétravaille pas (75 % en 2019) et ceux qui télétravaillent le font 1 à 2 jours par semaine ;
  • si les salariés avaient le choix de leur espace de travail, en 2019 ils n’étaient que 9 % à choisir en premier, le « tout télétravail » … mais c’était avant la crise du Covid-19.  Avec ces réponses, les actifs au bureau expriment l’importance pour eux de disposer de lieux physiques de socialisation ;
  • dans le classement des aménagements mal adaptés, le domicile était très bien placé en 2019. L’expérience du confinement va probablement nous confirmer que « la maison comme au bureau » mérite qu’on s’intéresse à ce sujet longtemps délaissé.

 

La situation actuelle est très particulière : il s’agit de télétravail à grande échelle, chez soi, associé à un confinement de toutes les personnes vivant sous le même toit … pour simplifier, une famille. Ce « vivre ensemble forcé » rappelle les problématiques du travail en bureaux fermés (individuel ou collectif de petite taille), avec une complication supplémentaire due à la présence des enfants, à l’équipement informatique, aux problématiques de confort, d’ambiance, de promiscuité, etc. Au détour de cette question du vivre ensemble, se pose la question de la composition et du fonctionnement de la famille, celle de l’habitation avec sa surface, son nombre de pièces, le fait qu’il y ait ou non un jardin, et qui renvoie à la morphologie des villes et au coût du foncier, notamment dans les métropoles, au regard des pouvoirs d’achat. 

 

Vers une accélération du télétravail ?

Les conséquences du télétravail à grande échelle :

  • Du « bureau comme à la maison », on passe à « la maison comme au bureau ». C’est une nouvelle illustration de la convergence des usages des lieux, comme les hôtels qui font office de coworkings ou les galeries marchandes/couteaux suisses d’activités.
  • Le travail à distance soulève le problème du « management à distance » qui affaiblit le pouvoir du contrôle des moyens et oblige à mettre en place un contrat de confiance « manager/managé ». Il demande aussi une meilleure articulation travail individuel/travail collectif sur des bases faiblement préstructurées.   
  • « Une fois qu’on a expérimenté, on est plus susceptible d’adopter ! ». Il reste des réglages à faire, mais nous nous dirigeons vers un modèle d’organisation du travail structuré autour d’une plus grande liberté d’agencement des lieux et des temps et nettement plus de nomadisme. Le tout étant probablement accompagné d’une envie de vivre davantage dans des villes de tailles moyennes, voire de petites tailles, et cela d’autant plus que les infrastructures de communication suivront (fibre et 5G).