TRETOUT/DE FROMONT - BALARDGONE

Entretien avec Cyril Trétout d’ANMA et Bruno de Fromont de la société Steelcase. Chefs du projet "Balardgone", ils nous expliquent les enjeux autour du regroupement de tous les services civils et militaires au sein d'un même lieu.

Ce projet est le regroupement de tous les services civils et militaires des trois armes de l’armée française, terre, air et mer. Il prend place sur le site de Balard, dans le 15ème arrondissement de Paris. Ce gigantesque chantier de 25 grues, le plus grand de France, consiste à bâtir ou rénover 470 000 m² de bureaux destinés à accueillir 10 000 personnes. Ce projet d’envergure doit sa réussite à la prise en compte très en amont de l’aménagement et d’un travail de concert entre le maître d’ouvrage, le designer, l’architecte et le fabricant de mobilier, comme nous l’explique Cyril Trétout, architecte associé de l’agence Nicolas Michelin, accompagné de de Bruno de Fromont, directeur des Grands Projets de Steelcase.

Comment ce projet est-il né ?

L’État voulait rassembler tous les états-majors et tous les services civils et militaires des trois armées (terre, mer, air) sur un même lieu, à Balard. L’État a monté pour cela une prestation un peu particulière, en organisant un PPP (partenariat public-privé). Trois consortiums se trouvent alors en compétition. L’enjeu de l’appel d’offres est un projet où héberger 10 000 civils et militaires. Il doit comprendre le financement, la construction et la maintenance des bâtiments pendant 30 ans, avec l’État comme locataire pendant toute cette durée. La compétition se fait donc sur le prix du loyer mais le consortium doit pouvoir fournir une prestation complète, dont un concours d’architecture. C’est Opale, le consortium fédéré par Bouygues Construction, qui regroupe notamment Thales pour la mise en place des réseaux technologiques, Sodexo pour les prestations de services de vie et Steelcase pour le mobilier, qui a remporté l’ensemble du projet.

Comment le projet est-il composé ?

Le Balargone, ou Pentagone à la française, se décompose en trois zones :

  • La réhabilitation de la Cité de l’Air, un bâtiment existant.
  • Le bâtiment principal, où l’on met la plupart des collaborateurs, avec la destruction des bâtiments actuels et la construction complète d’un nouveau bâtiment à partir de 2014.
  • La parcelle ouest, qui appartient à l’État, dans laquelle Bouygues construit des immeubles à louer à d’autres que l’armée pour que l’État puisse baisser son loyer. 

Trois architectes ont travaillé sur les trois zones du projet. Le projet architectural a été confié à l’agence Nicolas Michelin et associés (A/NM/A) pour la partie centrale du site, à Wilmotte & associés S.A. pour la partie ouest et à L’Atelier 2/3/4 pour la partie est, la réhabilitation de la Cité de l’Air.

Quel a été le parti pris architectural pour le bâtiment principal ?

C.T. : Nous voulions prouver que nous pouvions faire du bureau autrement. Cela fait des années que nous travaillons sur la construction d’immeubles de travail vertueux, qui profitent de l’extérieur, même à Paris. Au delà du simple appel d’offres, l’idée était de se demander ce qu’on était capable de proposer aux futurs occupants de ces 140 000 mètres carrés de bureaux. Le projet du Ministère de la Défense, ce n’est pas qu’un bâtiment, c’est un projet clairement urbain. Notre réflexion s’est portée sur la manière d’installer autant de mètres carrés dans Paris en conservant tout de même des qualités environnementales et sociales. 

Qu’est ce qui a inspiré la forme du bâtiment ?

C.T. : Le premier objectif du Ministère de la Défense est de se protéger, c’est à dire de créer une enceinte qui protège un cœur stratégique. Nous voulions proposer une organisation et un maillage de bâtiments qui correspond au programme, sans angles à 90° ou barres parallèles. Quand il y a une connexion entre plusieurs bâtiments, ce ne sont pas 4 mais 5 ou 6 connexions, ce qui donne au projet cette forme un peu atypique. On a également considéré qu’il était essentiel de construire un jardin. Le bâtiment central du Ministère est construit sur un jardin pour retrouver des logiques d’espaces publics, de cheminement, de visuel agréable et de qualité de l’air. Pour cela, il a fallu soulever tout le bâtiment, sauf les parties complexes et techniques. On chemine sous le bâtiment. Au vu de la complexité de le faire sur les toits, nous avons décidé de revenir au sol pour faire des plantations en pleine terre. Nous avons aussi répondu à ce programme sur un point essentiel pour nous : un programme de bureaux sans climatisation. Nous avons développé un système de ventilation naturelle et la possibilité d’ouvrir les fenêtres, ce qui n’est pas le cas de tous les bureaux parisiens ! Là, on ouvre la fenêtre, on sent l’air, on voit les jardins. 

La toiture est très spécifique, pourquoi ce choix ?

C.T. : Avec mes associés Nicolas Michelin et Michel Delplace, nous avons essayé de développer une architecture de toiture très spécifique pour une toiture photovoltaïque, et de faire un bâtiment qui se plie vers le périphérique. Le résultat est une toiture en plis, en origami. On peut faire un parallèle avec le côté innovation et technologie des armées : l’image renvoyée par le bâtiment n’est clairement pas celle d’un Ministère de la Culture ou de l’Économie par exemple. C’est un lieu pour se défendre.

Quelle a été la demande de l’État concernant le mobilier ?

B.F. : L’État ne veut pas d’un mobilier existant. Les autorités militaires ont souhaité disposer d’un mobilier spécifique qui s’inscrive parfaitement dans le lieu et réponde aux besoins des collaborateurs. Cette création originale permet à l’État de jouer son rôle d’impulser l’industrie et la création française, puisqu’il est donneur d’ordre d’un produit qui n’existe pas encore. Grâce à une commande d’État, on peut créé une ligne nouvelle. Le designer Patrick Jouin a su séduire par la justesse de sa réponse. Son design très affirmé s’inscrivait parfaitement dans l’architecture du bâtiment de Nicolas Michelin. Patrick Jouin est parti d’une feuille blanche. Nous avions très peu de temps puisque les premières tours réhabilitées de la Cité de l’Air devaient être livrées 6 mois après le résultat du concours en janvier 2011. Aller vite sans utiliser un produit standard est difficile puisqu’il y a des temps incompressibles de conception, mais Patrick Jouin s’est intégré dans les processus industriels pour adapter son dessin à la production de série. Il a pu s’appuyer sur notre savoir-faire et nos connaissances approfondies de l’espace de travail pour dessiner. Nous avons ensuite conçu, industrialisé, fabriqué et installé le mobilier.

Quel volume de meubles ce projet de grande ampleur représentait-il ?

B.F. : Les volumes sont considérables. En chiffres, ce sont 10 000 bureaux tertiaires et 13 226 armoires métalliques à portes battantes complètement spécifiques, mais aussi 25 000 sièges de travail et visiteurs, des tables de réunion Kalidro en mélamine et ébénisterie, et 1 000 bureaux Fusion pour open spaces avec caisson Implicit. Ce projet représente 470 000 mètres carrés de bureaux, 25 grues pour la construction des bâtiments, le tout en plein Paris.

Quelles sont les contraintes particulières du projet ?

C.T. : C’est un programme très complexe. Il y a des contraintes en termes de sécurité et du fait qu’il soit situé en plein Paris. Il y avait quelques défis à relever, des contraintes qui nous ont amené à réfléchir différemment. Nous avons fait de très grandes ouvertures, pour des bureaux extrêmement lumineux malgré les contraintes de sécurité très fortes. Par exemple, nous ne pouvions pas faire des fenêtres toutes hauteurs dans les bureaux. 
B.F. : Un chantier de telle importance nécessite une logistique irréprochable. Le volume à livrer représente 35 000 m3 de matériel à transporter, soit environ 470 semi-remorques ! Dans les tours A et F déjà livrées dans le cadre de la réhabilitation de la Cité de l’Air, il a fallu travailler sous douane, montrer patte blanche à chaque entrée. C’est un site sensible : la sécurité inhérente à la spécificité d’un site liée au ministère de la Défense complexifie considérablement les procédures d’accès sur le lieu, que ce soit pour les monteurs ou pour les transporteurs. C’est une contrainte en termes de temps et une organisation bien particulière.  

Comment le mobilier a-t-il été accueilli par l’État ?

B.F. : Nous avons mis en avant le fait que nous avons fabriqué à 80 % en France, en Alsace et en Lorraine. L’usine alsacienne de Wisches a fabriqué les structures de bureaux, les caissons et les armoires, et celle de Sarrebourg tous les sièges. Nous avons tenu à faire visiter ces usines à l’armée pour les impliquer dans la production. Seuls les plateaux finition bois sortent de l’usine allemande de Rosenheim - soit tout de même 70 000 pièces de bois. C’est une aventure avec le client mais aussi en interne. Nous avons utilisé le Model Shop, une micro-usine dans le sous-sol de notre siège international à Strasbourg, entièrement dédiée à la création de prototypes, dans laquelle cinq techniciens et compagnons rivalisent de compétences pour travailler tous les matériaux (bois, métal, matière plastique) et toutes les techniques (pliage, soudure, découpe). L’atelier dispose même de sa cabine de peinture pour s’approcher le plus possible de l’esthétique finale. Pour ce projet, cela nous a permis d’aller très vite puisque nous avons fait valider rapidement tous les prototypes. 

Quelles sont les spécificités du mobilier ?

B.F. : Le mobilier a une vraie signature. Patrick Jouin a travaillé son mobilier en écho avec l’architecture de Nicolas Michelin. L’architecture intérieure répond à l’architecture extérieure. Les toits sous forme d’avion furtif ont été repris dans le mobilier. Le mobilier a un pied à 15 degrés qui reprend ces lignes furtives. Hormis les 10 000 bureaux tertiaires spécifiques et sièges standards, il y a aussi 319 bureaux pour les hautes autorités, réalisés par d’autres fabricants. Les configurations de bureaux vont de 1 à 6 personnes au maximum. Il y a également des postes plus classiques en open spaces pour les prestataires. Les espaces de rangement, caissons et armoires, sont allégés par un dégradé de micro-perforations, avec la particularité de proposer des vestiaires pour les militaires, qui doivent passer de l’uniforme aux vêtements civils selon les occasions. L’espace de travail s’articule en angle droit. Le plan de travail principal est en chêne Winchester qui apporte une certaine chaleur propice à la collaboration. L’autre plan est davantage dédié aux outils informatiques. Il dispose d’un volet technique destiné à fournir courants faibles et forts et à occulter tous les câbles. Une tablette métallique surélevée offre même un petit espace supplémentaire qui peut servir à poser ses effets personnels.  

Peut-on faire un premier bilan de ce projet, après cette première livraison ?

B.F. : Le projet est surtout un grand partenariat entre les équipes industrielles, commerciales et R&D et l’équipe projet au sens plus large, avec Nicolas Michelin, Bouygues et Patrick Jouin. Cette alchimie a permis de mener à bien ce projet pharaonique malgré des délais très courts. Il n’a fallu que 6 mois pour proposer un ensemble de mobilier complet qui soit accepté, même si au total 2 ans et demi se sont écoulés entre les premiers contacts jusqu’à l’industrialisation. Près de 1500 postes ont déjà été installés en mars 2013. 2014 sera le moment le plus fort avec la livraison du site principal de Nicolas Michelin. Cent monteurs se relayeront pendant la période la plus intense pour mettre en place tout le mobilier, pour une installation de 7000 postes prévue en juillet 2014.