Entretien

Lionel Cottin - ARSEG

Quel est votre parcours ?

Après 12 ans passés à l’Arseg dont 7 ans comme délégué général (directeur salarié) de l’Arseg, je me suis mis à mon compte en 2012 pour la prestation d’événements professionnels, et notamment l’organisation et l'animation de conférences. Je travaille toujours pour l’Arseg en tant que conférencier, ainsi que pour Tarsus sur des salons comme Bureaux Expo ou Workplace Meetings, et pour d’autres clients comme Haworth. J’interviens également pour d’autres filières comme la parfumerie/cosmétique. Cela me permet de faire des ponts entre les secteurs. Par exemple, la recherche sur les ambiances olfactives pourrait se transposer dans les bureaux où ce thème n’est pas traité du tout. 

Pourquoi cette conférence sur le bureau en 2020 et après ?

Le déménagement est encore trop souvent traité sous l’angle de la logistique et des coûts par les directeurs des Environnement de Travail (DET). Or sur le terrain, les enjeux sont des enjeux de projets, d’accompagnement et de communication, pour préparer au changement d’espace mais aussi aux nouvelles façons de travailler et de manager. Avec l’Arseg, nous avons eu l’idée de monter cette conférence sur le bureau en 2020 et après pour sensibiliser les DET à ces problématiques, et faisons même fait le tour de France avec plusieurs sessions. 

Quel constat peut-on faire sur les bureaux actuels ?

Les bureaux de 2020, ce sont en fait les bureaux qui sont construits aujourd’hui. En France, le travail est trop souvent encore fragmenté par tâche, sur le modèle tayloriste. Or le travail de bureau, c’est d’abord l’économie de la connaissance et le besoin de travailler en mode projet, en mode collaboratif, la création et la réflexion, qui nécessitent une autonomie plus large au niveau de l’individu et des équipes. Le manager a un rôle central dans ces évolutions : de garde-fous tayloristes, ils doivent devenir animateurs conseil-support. Cela suppose un grand changement de culture dans un pays où, comme le dit Alain d’Iribarne, la culture du contrôle, avec une organisation hiérarchique pyramidale, est encore prédominente. Le statut reste très important. Culturellement, les managers sont comme des parents qui encadrent et qui corrigent. C’est ce que j’appelle la french touch. Par exemple, la discussion à la cafétéria est encore mal perçue, alors que l'on sait que 90 % des conversations à la machine à café sont sur le thème du travail. Beaucoup de grandes idées et découvertes se font lors de ces conversations informelles.

Comment accompagner ces changements de l'organisation du travail en France ?

Nous expliquons aux DET qu’ils doivent tenir compte de la culture de l’entreprise et ne pas aller trop vite dans les changements. Si d’une culture très contrôlée en bureau fermé, on passe trop vite à des bureaux ouverts et espaces informels, il peut y avoir un mal de vivre incroyable dans l'entreprise. Et derrière le mal-être, il y a une perte de productivité. Le mal-être peut être lié à des ruptures de localisation pour les entreprises qui quittent Paris, des ruptures technologiques pour les entreprises qui passent du 1.0 au 3.0, ou des ruptures spatiales de l’environnement de travail pour les entreprises qui passent en espaces ouverts. L’aménagement des environnements de travail nécessite une grande pédagogie de la part des DET. Une enquête de l’Arseg réalisée fin 2013 montre que l’évolution des facteurs d’organisation du travail est le premier facteur d’influence des stratégies de l’environnement de travail. L’attractivité et la fidélisation des salariés sont des objectifs de plus en plus importants. C’est même le critère le plus important aux États-Unis, devant la réduction des coûts par exemple. Les enquêtes montrent une inversion claire depuis 2013 :  l’Humain prend de plus en plus d’importance. Les facteurs humains montent dans les classements au fur et à mesure des enquêtes d’année en année. Il faut dire que la situation économique s’améliore aux États-Unis depuis 2013, ce qui explique une focalisation moindre sur les critères de coûts. Sous l’effet des grandes sociétés de la Silicon Valley, Facebook, Apple ou Google, l’idée est que l’environnement de travail fait partie des enjeux économiques pour attirer et fidéliser les talents. Elles ont lié environnement de travail et performance, même si cela reste difficile à prouver par des chiffres. Elles ont influencé les autres entreprises. Cette transition doit se faire au bon rythme : il faut tenir compte de la culture de l’entreprise, se tenir au courant des nouveautés de la sphère RH, des nouveaux modèles managériaux et organisationnels. Il y a eu le LEAN management, aujourd'hui on parle de l’entreprise libérée. Il faut anticiper cette tendance : les entreprises qui l’ont appliquée ont des performances étonnantes. Elles conservent leur production en France et s’accroissent. Ces modèles organisationnels sont adaptés à l’économie de la connaissance, alors que le modèle tayloriste n’est plus adapté aux start up et de moins en moins au travail tertiaire.

Comment ces changements managériaux influencent-ils l’espace de travail ?

Les DET doivent également tenir compte de la manière dont les salariés s’approprient l’espace. Les espaces informels sont importants pour tenir les réunions, se rencontrer et travailler. La cafétéria est le lieu privilégié des salariés pour travailler, juste après le poste de travail et devant les bulles ou les salles de réunion. Les collaborateurs aiment s’y retrouver pour les réunions mais aussi pour les rendez-vous clients. Ces espaces doivent être valorisés. Les campus qui fonctionnent ont d’ailleurs des cafétérias en leur centre, sur des « places de village » et non pas de manière éclatée au bout d’un couloir, au sous-sol ou au rez-de-chaussée. Il faudrait mettre les cafétérias le plus haut possible, à la place des actuels espaces de direction. Il faut veiller néanmoins à ne pas installer des espaces de travail collaboratifs non utilisés, uniquement cosmétiques. Il faut proposer ce type d'espaces aux hauts potentiels pour favoriser l’interaction et les expériences. Enfin, il faut aménager les interstices, les espaces où l’on se croise,  comme les escaliers. Ce que prépare à ce titre Apple avec son "vaisseau spatial" est emblématique, même s'il ne s’applique pas à tout le monde. 

Le taux d’occupation moyen d’un poste de travail attitré en France est de 45 %. Cela signifie que 54 % du temps, un bureau est inoccupé et coûteux, chauffé et éclairé. Le calcul est rapide lorsqu’on sait que le coût moyen d’un poste de travail est de 12000 euros. De plus, 73 % des cadres travaillent en dehors de leur bureau et 40 % de leur temps est passé en réunion. Les thèmes de la mobilité et des bureaux inoccupés vont donc prendre de plus en plus d’importance. Il faut préparer les gens au bureau partagé mais ne pas les déconnecter de leur territoire. Quand on touche à un espace de travail, on touche au fonctionnement d’un collectif. Les DET viennent de la logistique, de l’intendance, de l’armée. On leur demande de dépasser cela et de s’ouvrir, de faire la part des choses entre les chiffres, l'évolution des modes de travail, et tenir compte de l’Humain, du territoire collectif et individuel.

Quelles sont les autres futures tendances en termes d’organisation du travail ?

Il y a aussi un changement générationnel majeur, la génération Y va bientôt représenter 50 % des actifs. Ils sont nés avec l’informatique et ont une utilisation différente de leur espace de travail. On ne peut plus empêcher les gens de se connecter et d’avoir leur propre smartphone et tablettes dans l’entreprise. Les vidéos You Tube sur le bureau sont de plus en plus fréquentes et peuvent avoir un effet désastreux sur l'image des entreprises. Elles ne peuvent plus sécuriser leurs locaux comme auparavant. L’intérieur peut devenir l’extérieur très vite. Parmi les autres tendances, les tiers-lieux et le télétravail devraient se développer. Les résistances sur le travail à distance sont en train de tomber. Le premier grand retournement se fait sous l’impulsion des salariés qui le demandent. On sait également que ceux qui demandent le plus de journées de télétravail sont ceux qui sont le plus insatisfaits de leurs espaces de travail (jusqu’à 9 jours de télétravail par mois contre 5 pour ceux qui sont satisfaits). Le taux d’absentéisme de ceux qui ont mis en place le télétravail est moitié moindre que les autres. 

La santé et le bien-être sont un autre grand courant dont devront s'occuper les DET avec les RH. Les études montrent un retour sur investissement important pour toutes les actions en prévention santé et bien-être en entreprise, à tous niveaux : sport, hygiène de vie, nutrition, travail sur l’acoustique, qualité de l’air, meilleure prise en compte de leur équilibre professionnel mais aussi risques psychosociaux, stress, harcèlement. Selon les études, pour les salariés, l’entreprise n’en ferait pas assez dans ce domaine, alors que les patrons considèrent en faire assez à 90 %. Il y a là une vraie fracture.

Quels bureaux après 2020 ?

La manière de travailler en 2030 ou 2050 ne peut être que plus prospective et imaginaire. On imagine que 80 % des technologies qui seront utilisées dans 20 ans n’existent pas encore. Il va falloir que les DET travaillent main dans la main avec les services IT. On va aller plus loin dans la miniaturisation, le bureau embarqué, le travail de partout avec le cloud et les réseaux d'entreprise. Avec le big data, les appareils et technologies vont être de plus en plus interactifs et connectés. On pourra passer d’un appareil à l’autre très facilement par simple contact sans branchement. Tous les supports pourront devenir des équipements interactifs. Les tables de travail deviendront des espaces interactifs où il suffit de poser smartphone et tablette ; d'abord de manière tactile puis par commande visuelle et vocale. Les démographes pensent qu’en 2050 nous atteindrons les 100 ans d’espérance de vie. Il y aura plusieurs générations dans un même bureau et les personnes âgées de plus de 55 ans constitueront plus de 20 % de la population active en 2030. Il faudra penser bureau avec mobilité. La crise verte, le bâtiment connecté bardé d’électronique, économe en énergie, à énergie positive seront également des thèmes très importants.

Nous vivrons un développement très important du télétravail. Selon l’OCDE, entre 40 et 50 % d’entreprises vont mettre en place le télétravail, contre 15 % aujourd'hui. Alain d'Iribarne parle aussi de déspécialisation de l’espace du travail : les espaces de travail seront de moins en moins dédiés, mais davantage conçus comme des cafés, des lobbys d’hôtel, des showrooms, des appartements. Il y aura une convergence des espaces. Les bureaux seront des espaces plus commerciaux pour l’image, l’attractivité et la fidélisation des collaborateurs. Les jeunes générations se moquent de travailler chez elles mais souhaitent se retrouver dans des espaces qui ressemblent à leur intérieurs, des espaces qui traduisent cette économie de la connaissance, et non pas des espaces qui marquent les hiérarchies. Les entreprises traiteront leurs espaces de travail comme les hôtels avec leurs clients : un espace où travailler, créer, imaginer, être en interaction. Les sièges sociaux perdront entre 20 et 30 % de leur surface en raison de la probable disparition des bureaux individuels au profit de bureaux où travailler ensemble, en mode projet, équipe et collaboratif. Le travail personnel se fera dans d’autres espaces : chez soi, dans des tiers-lieux ou dans l’entreprise mais dans des espaces traités comme des tiers-lieux. On donne l’exemple après 2020 de ce que prépare actuellement Google, ce "Googleland", une sorte de parc d’attraction ouvert au public, modulable en surface en fonction des besoins, en fonction des projets.