Ion ENESCU - Architecte

Entretien avec Ion Enescu, Architecte du Green Office, premier bâtiment de bureaux tertiaire à énergie positive de grande envergure en France qui intègre 4 000 m² de panneaux photovoltaïques.

Quel est votre parcours ?

J’ai été diplômé en 1976 de l’Ecole Supérieure d’Architecture et d’Urbanisme « Ion Mincu » de Bucarest, où j’ai commencé à exercer mon métier avant de venir en France en 1988. J’ai intégré l’agence Atelier 2M – Architectes dont je suis devenu associé et gérant en 1997, puis des Ateliers 115 Architectes à compter du 1er juillet 2010, suite au changement de nom de l’agence. Nous faisons toutes sortes de bâtiments mais parmi mes principales réalisations dans le tertiaire, on peut citer le siège social de l’AFNOR à Saint-Denis, le siège de Canal+ à Issy-les-Moulineaux, l’ensemble tertiaire EADS à Suresnes, l’immeuble de Bureaux « Crystalys » à Vélizy, l’immeuble de Bureaux « L’Européen II » à Bobigny, le Green Office bien sûr à Meudon qui a reçu le prix « Pyramide d’Argent 2011 » pour innovation et l’immeuble de bureaux Cœur d’Orly.

Qu’est ce que le Green Office ?

Le Green Office est le premier bâtiment de bureaux tertiaire à énergie positive de grande envergure en France. C’est-à-dire qu’il produit plus d’énergie qu’il n’en consomme, en exploitant les énergies renouvelables. Il a été projeté en 2009 à Meudon (92) et a été livré en juin 2011 par Bouygues Immobilier. D’une surface de 23 300 m², il est occupé par les mille salariés de la société de services en ingénierie informatique Stéria. Cet immeuble est équipé de 4 000 m² de panneaux photovoltaïques pour une production de 435 000 kWh/an d’énergie, et de chaudières cogénération qui fonctionnent à partir de biomasse, en l’occurrence de l’huile de colza. Ils produisent chaleur et en même temps électricité pouvant ainsi être utilisées directement in situ.

En tant qu’architecte, comment avez-vous réussi le pari d’intégrer 4 000 m² de panneaux photovoltaïques dans le bâtiment ?

C’est une première d’avoir intégré autant de panneaux photovoltaïques à un bâtiment de cette ampleur. Comme à chaque première, il a fallu beaucoup inventer pendant la construction, faute de produits disponibles auprès des industriels. Nous étions en avance sur les fabricants et les installateurs pour leur faire sortir des produits têtes de série. Jusqu’à ce projet, les entreprises ne faisaient de panneaux photovoltaïques standards pour de grandes surfaces industrielles et commerciales. Dans notre cas, nous avons dû crée un calpinage aux dimensions bien précises pour l’encadrer dans le bardage de la façade et l’écriture des surfaces vitrées. Il nous fallait donc des panneaux photovoltaïques sur-mesure. Nous sommes passés devant une commission de la DRIRE qui a estimé que toutes les surfaces de panneaux photovoltaïques en façade, en terrasse et sur la verrière qui protège la terrasse du directoire, étaient intégrées architecturalement. Pour la première fois, la menuiserie a été réalisée en bois dans un immeuble de bureaux, et nous avons dû trouver une entreprise qui a réussi à faire cela pour une baie vitrée qui faisait 1,35 sur 2 m de haut ! Chacun a dû s’adapter pour réaliser cette performance. 

Quelles autres contraintes avez-vous rencontrées ?

Lorsque l’on conçoit un bâtiment à énergie positive ou très performant d’un point de vue énergétique, il faut prendre en compte de nombreux paramètres. Le premier est la situation du bâtiment sur le site. Il faut d’abord tenir compte des points cardinaux pour bien orienter le bâtiment. Les meilleures orientations sont Nord-Sud pour les bureaux. Au Nord, il y a une bonne lumière diffuse pour travailler. Au Sud, le soleil vertical permet de maîtriser les rayons solaires. Aujourd’hui les bureaux ont des épaisseurs environ une épaisseur de 18-20 m. Dans notre cas, nous n’excédons pas 13,50 m d’épaisseur. De fait, c’est un bâtiment moins large que les bâtiments traditionnels, donc tous les bureaux sont éclairés naturellement en sachant que selon les calculs, la lumière du jour ne pénètre correctement que jusqu’à 6m de profondeur dans les espaces de travail. Nous essayons donc de ne pas faire de bureaux plus profonds. Sur la forme, il n’y a pas trop de contraintes mais il faut qu’il y ait moins de gestes architecturaux larges, sans trop de reliefs, pour réduire au maximum l’enveloppe et pour avoir le moins de déperditions possibles. Cela doit être cohérent et conçu plus sagement ! L’architecte est toujours soumis à des contraintes, il y est habitué : qu’il s’agisse de règlements d’urbanismes, de problèmes de fonctionnalité, de technicité ou d’économies. A cela s’ajoute aujourd’hui les problèmes écologiques. Notre rôle est de sublimer ces contraintes, de faire en sorte qu’elles nous amènent à trouver d’autres formes d’expressions aussi esthétiques. On ne peut plus imaginer des immeubles de bureaux comme on les faisait il y a 5 ans, vitrés tout hauteur, parce que les normes d’économie et de dépenses d’énergie ne nous permettent plus de faire ces amples surfaces vitrées en façade. Lorsque l’on a moins de 50 % de façades vitrées, cela change l’écriture architecturale d’un bâtiment, donc il faut trouver d’autres astuces pour le rendre aussi intéressant.

Quelles sont les conséquences sur l’aménagement intérieur du bâtiment ?

Plus sain, plus naturel, plus ludique, le bâtiment séduit. Mais il suppose bien sûr un certain nombre de contraintes pour ses utilisateurs. Il n’y a pas de climatisation, donc pas de faux plafonds. Cela change l’architecture dans le bon sens car cela créé un espace intérieur plus sympathique, sans pour autant en simplifier la conception. On a des hauteurs de dalles à dalles moindres que dans les bureaux classiques (3,40 par rapport à 3,60). Par contre, des hauteurs libres à l’intérieur de l’espace plus important : 3 m au lieu de 2,70 m. Ainsi les bureaux sont plus hauts et plus aérés pour un confort supplémentaire. Mais l’absence de faux plafond nous amenait une mauvaise isolation phonique, donc nous avons inventé des panneaux suspendus toutes les deux trames, métalliques, perforés, qui assurait à la fois l’isolation phonique, mais aussi l’éclairage d’appoint, la détection de présence, et en partie supérieure un système capillaire de vaisseaux qui assure le chauffage en hiver. Un système sur-mesure qui a depuis été déposé.

En l’absence de climatisation, comment le bâtiment est-il ventilé ?

En remplacement de la climatisation, la ventilation naturelle est assurée par les ouvrants motorisés de la façade. Ces ouvrants sont pilotés automatiquement : selon la température intérieure et extérieure, ils s’ouvrent ou se ferment. Quant aux ouvrants manuels, ils permettent aux usagers du bureau de gérer individuellement leur confort. En été, la nuit, la température se rafraîchit. Les ouvrants sont alors ouverts pour récupérer cette fraîcheur et la stocker dans la dalle de béton. Lorsque la température souhaitée est atteinte, les ouvrants sont refermés. Le bâtiment est étanche lorsqu’il faut se protéger du chaud ou du froid et s’ouvre lorsqu’il faut profiter des conditions extérieures. Cette fraîcheur emmagasinée est redonnée à l’espace intérieur pendant la journée. Enfin dans la journée, lorsque l’ensoleillement est excessif sur la façade, des stores motorisés extérieurs protègent les baies vitrées de trop de chaleur et de l’éblouissement. Avec les ouvrants mécanisés de façade qui s’ouvrent ou se ferment, les ventilateurs qui se mettent en route, on comprend que le bâtiment est intelligent, et que nous avons une responsabilité et un impact sur l’environnement également dans notre vie au bureau. Pendant les quelques dizaines de jours de canicule, des ventilateurs prévus au plafond en alternance avec les panneaux phono-isolants se mettent en marche et assurent un courant d’air et le rafraichissement des espaces intérieurs. Ce bâtiment est conçu dans le respect de l’environnement mais en égale mesure dans le respect de la vie et du confort des usagers.

Qu’est ce que ce type de bâtiment change au quotidien pour les salariés ?

Stéria a dû faire des efforts pour comprendre comment le bâtiment fonctionne. La société Exprimm a installé des instruments de mesure pour enregistrer en permanence les paramètres de fonctionnement du bâtiment, afin de maintenir la consommation énergétique très faible de 62 kWh/an. A Stéria de respecter des critères d’utilisation de l’immeuble : une tranche horaire de fonctionnement (de 8h à 20h), un éclairage de 50 lux au lieu de 60 lux, 20° au lieu de 23° dans les bureaux, etc. Nous avons traité les escaliers avec un éclairage naturel et un mur végétal pour inciter les collaborateurs à l’emprunter. L’aménagement a été particulièrement soigné par AOS Studley : un hall immense, une cafétéria accueillante, des salles de réunion informelles. Les collaborateurs sont plutôt fiers du bâtiment, avec l’impression que celui-ci s’occupe d’eux. Ce projet est le résultat de la symbiose établie entre les prouesses techniques et la conception architecturale, entre la volonté de résultat et une nouvelle philosophie, une autre façon de penser le bâti, plus sain, plus humain, plus ancré dans l’environnement. Avec le projet du Green Office, l’impératif consistait à atteindre la performance énergétique tout en assurant le meilleur confort aux utilisateurs.