FRANCOIS DUFOREZ - Médecin

Entretien avec François DUFOREZ, Médecin du sommeil et Fondateur de la société Vielife qui cherche à améliorer la qualité de la vie personnelle et professionnelle des salariés.

Comment en êtes-vous arrivé à lier sommeil et performance en entreprise ?

En 1988, j’ai fondé une société basée en Angleterre appelée Vielife (vielife.com), dont le cœur de métier est de créer des solutions online sur la corrélation santé/bien-être et productivité, et de mener des actions dans les entreprises. Le but était de montrer, entre autres, le retour sur investissement financier des actions menées sur la santé des salariés (problème de dos, stress, sommeil, etc). Par ailleurs, je suis toujours praticien hospitalier au Centre du Sommeil de l’Hôtel-Dieu à Paris, et j’ai créé l’European Sleep Center (ESC). L’objectif de la société Vielife est d’aider les gens et les organisations à être plus sains, plus efficaces et plus productifs dans tout ce qu’ils effectuent, grâce à des solutions online.

Pourquoi ne pas avoir créé ce type de structure en France à l’époque ?

Le monde anglo-saxon (Canada, US, UK, pays scandinaves) est très en avance sur ce type de préoccupation. La France est un peu en retard, mais grâce aux mutuelles et aux entreprises qui ont désormais comme mission la prévention, les choses commencent à bouger. Même si ce sont des organismes paritaires qui avancent avec précaution.

Les risques psychosociaux sont une priorité, mais il y a aussi des facteurs concrets liés à la santé : si le salarié ne dort pas bien ou mal, des réactions en chaînes peuvent se mettre en place (risque d’accident du travail, de la route, perte de productivité). 

Tout comme l’aménagement des bureaux influence la performance des salariés la journée, la literie est importante la nuit. L’environnement (bruit, climatisation, lumière) est aussi important chez soi la nuit, qu’au bureau.

L’European Sleep Center de Paris (ESC) met à disposition des moyens humains et technologiques dans le domaine du sommeil et de la vigilance, tant au service de l’individu que de la collectivité. Il regroupe des médecins et scientifiques de différentes spécialités (médecins généralistes, médecins du travail, du sport, psychiatres, neurologues, pneumologues, cardiologues, ingénieurs biomédicaux…) pouvant mener des actions d’information et de prévention voire pour diagnostiquer et traiter des personnes souffrant de troubles du sommeil et de la vigilance, grâce à des moyens technologiques innovants. L’ESC apporte aux organismes et entreprises une expertise sous forme d’études, de conseils dans ces thématiques de santé publique et de bouleversements des rythmes veille/sommeil (travail posté, en horaire décalé, accidents du travail, pertes de déficience…).

Comment avez-vous été amené à créer ce type de structure en France ?

En ce qui concerne la partie entreprise, le partenariat avec un groupe de protection sociale, Reunica, est un très bon exemple. Pour cette mutuelle, les liens entre sommeil et travail sont évidents.

Les journées de semaine conjuguent traditionnellement 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de « temps libre ». En médecine du travail, les enquêtes rapportent que 20 à 40 % des salariés se plaignent de mauvais sommeil. Et si le salarié ne dort pas ou dort mal, il peut y avoir des réactions en chaîne. Pourtant, ces troubles sont peu pris en charge dans le milieu professionnel.

Réunica est un groupe de protection sociale, paritaire, à but non lucratif, présent sur les métiers de la retraite complémentaire et de la prévoyance. Considérant que la santé des salariés est une ressource majeure pour les entreprises, Reunica met en place des actions de prévention au sein des entreprises adhérentes visant le bien-être des salariés.Par exemple, Lippi, entreprise industrielle qui conçoit et réalise des systèmes de clôtures, a participé au programme SVS pour sensibiliser ses 300 collaborateurs aux problèmes de santé et à leur impact sur la performance et la vigilance. "Nos équipes sont notre richesse ; ce programme est un apport considérable tant dans la vie personnelle que dans la vie professionnelle de nos salariés et de leur famille », précise Frédéric LIPPI, président du directoire. 

C’est ainsi que SVS, SANTE VIGILANCE SOMMEIL, programme de promotion de la santé développé au sein des entreprises, vise à améliorer la qualité de vie personnelle et professionnelle des salariés et par conséquent l’efficacité de chacun au quotidien. Pour atteindre cet objectif, REUNICA propose aux entreprises un accompagnement composé de : conférences à destination des salariés sur le thème « sommeil et vigilance », des journées sommeil en entreprise avec ateliers thématiques (luminothérapie, nutrition, vigilance, relaxation), un baromètre « Santé Vigilance Sommeil », pour évaluer régulièrement et collectivement l’état de santé des salariés d’une entreprise et pour individualiser les conseils.

Comment ce baromètre fonctionne-t-il concrètement ? 

Un échantillon de collaborateurs volontaires d’une entreprise est constitué pour participer à un programme de dépistage et de détection online sur une thématique (par exemple le trouble du sommeil). Une fois le questionnaire individuel rempli, nous sensibilisons et formons les collaborateurs aux techniques de relaxation (apprentissage du "napping") et comportementales, à l’identification de certaines pathologies (ronflements, apnées du sommeil, jambes sans repos... ). Si nécessaire, un centre d’appel peut orienter les collaborateurs vers un réseau de soins pour leurs problèmes de stress, d’anxiété, de dépression.

Les salariés sont suivis pendant six mois ou un an et nous comparons les résultats obtenus auprès de ce panel, au même nombre de personnes n’ayant pas bénéficié de cet accompagnement. On compare les coûts directs (médicaments, consultations) et indirects (absentéisme, accidents du travail, perte de productivité). Les premiers résultats chiffrés en France montrent l’intérêt de ce type de démarche !

La gestion des difficultés du sommeil permet d’améliorer le bien-être au travail et son efficacité. Des études scientifiques réalisées outre-Atlantique (Mills et al, Journal of Circadian Rhythms 2007) avaient d’ailleurs déjà montré la relation claire entre l’état de santé et la performance au travail. Les salariés en moins bonne santé sont en moyenne moins productifs (baisse de 18%) que ceux dont l’état de santé est meilleur et ils sont plus souvent absents. Les salariés bénéficiant de programmes de promotion de la santé, notamment du sommeil, améliorent significativement leur état de santé mais aussi leur productivité. Le gain de productivité est de 10,4% par personne, les salariés sont absents deux jours de moins par an. Au-delà de l’absentéisme, c’est le présentéisme qui doit être au cœur des préoccupations, puisque cette notion intègre des notions de vigilance et de productivité. Les programmes de prévention des troubles du sommeil en entreprise ont donc une réelle place pour améliorer le bien être au travail mais aussi la productivité.

La literie et l’aménagement de la chambre : pendant nocturne de l’aménagement des bureaux ?

L'APL, ASSOCIATION DE PROMOTION DE LA LITERIE

L’APL, association française créée en 2005 par les industriels de la literie, et qui rassemble aujourd’hui l’ensemble de la filière ( fournisseurs, fabricants, distributeurs ) a établi depuis 3 ans un partenariat avec l’ ESC, pour apporter les arguments scientifiques qui établissent le lien entre une bonne literie et un sommeil de qualité. www. infoliterie.com.

Une information tirée d’un article du Pr Léger, sur les conséquences économiques du manque de sommeil et son impact sur la qualité de vie, publiée dans « Médecine du Sommeil » de décembre 2008.

« Godet-Cayré et al. (2) ont évalué le coût supplémentaire indirect lié à l’absentéisme des insomniaques : Les coûts indirects viennent des conséquences sociales éventuelles de l’insomnie, telles que les problèmes de santé, les conséquences professionnelles (baisse de productivité et absentéisme) et les accidents :

  •  77 euros (+ /- 39) par employé, par an pour l’assurance maladie ;
  •  233 euros ( +/- 101) par employé par an pour l’employeur pour le remplacement du salaire et la perte de productivité ;
  •  100 euros ( +/- 54 ) par an pour l’employé insomniaque ;
  •  88 % du coût indirect de l’insomnie est donc à la charge de l’employeur en France. » Nous rappelons qu’une étude récente en Ile-de-France (1) a montré que les insomniaques présentaient deux fois plus d’absentéisme que les bons dormeurs.

Références

 1 - Léger D, Massuel MA, Metlaine A, SISYPHE Study Group. Professional correlates of insomnia.Sleep 2006 ; 29:171-8. 
 2 - Godet-Cayré and al Insomnia and absenteeism at work. Who pays the cost ? Sleep 2006 ; 29:179-84.