Eric SEUILLET - FABRIQUE DU FUTUR

Entretien avec Eric Seuillet de la Fabrique du Futur, un « think network opérationnel ».

Quel est votre objectif ?

La F@brique du Futur préfigure un nouveau type de think tank : il pourrait être qualifié de « think network opérationnel » en raison de ses prolongements concrets et de son fonctionnement en réseau. Nous sommes attentifs à tout ce qui se passe car nous souhaitons faire de la fertilisation croisée, en travaillant pour un développement désirable. Nous souhaitons promouvoir une innovation à visage humain, utile pour l’Homme, éthique et citoyenne. L’innovation n’est pas seulement le high-tech, il y a aussi une innovation "low tech", sociétale, citoyenne, dans la cité, les services de proximité, les services à la personne,... Les germes du futur sont déjà à l’œuvre. Nous pratiquons une "prospective du présent". Cette prise en compte des signaux faibles nous permet de mieux orienter nos actions en faveur d’avenirs désirables et choisis.

Qui est membre de cette association ?

Nous mettons en œuvre des approches très diverses : scientifiques, technologiques, marketing, sociologiques, anthropologiques, étude des usages, design, arts, culture, etc. La F@brique du Futur pense globalement mais agit localement, au plus près du terrain, et elle se déploie en réseau, sur les territoires. Loin de nous focaliser sur les tendances de court terme et épiphénomènes de mode, nous identifions les tendances de fond et signaux faibles annonciateurs de changements et ruptures. Les consommateurs, usagers, citoyens... savent qu’ils ont la responsabilité de co-inventer un meilleur futur, grâce à des process d’innovation horizontale et ascendante. La F@brique du Futur rassemble son propre réseau d’experts, consultants et prestataires.

Ceux-ci lui procurent une vaste panoplie de compétences transdisciplinaires qui :
- nourrissent nos recherches, 
- apportent des méthodologies et des outils opérationnels, 
- permettent une mise en œuvre opérationnelle de plans d’action.

Quel est votre parcours ?

Avant de poursuivre des études à l’Institut d’Urbanisme de Paris. J’ai ensuite été consultant en innovation dans un grand cabinet de conseil, puis j’ai occupé divers postes dans des grands groupes. Je suis maintenant Directeur d’e-mergences, société de conseil en prospective et innovation (www.e-mergences.net) et président de l’association La F@brique du Futur. Les espaces de travail constituant pour nous un thème de prédilection, nous avons noué un partenariat avec le Laboratoire des Espaces Intelligents que dirige François Denieul, laboratoire spécialisé sur l’intelligence ambiante. Il s’agit d’une discipline nouvelle qui étudie les interactions des usagers d’un espace avec les composantes de celui-ci (murs, plafonds, planchers, mobiliers, objets). Contrairement à la domotique qui émanait d’une conception centralisée et technologique, l’intelligence ambiante humanise la technologie.

Comme l’indique François Denieul, les Espaces Intelligents ont plusieurs caractéristiques :

- Ce sont des espaces « augmentés », c’est-à-dire qu’à leurs caractéristiques physiques traditionnelles viennent s’ajouter des propriétés nouvelles qui leur confèrent des « plus » significatifs. Ces avantages spécifiques peuvent aller de la simple évolutivité jusqu’à des comportements sophistiqués analogues à ceux d’un être vivant.

- Ce sont des espaces porteurs d’une nouvelle créativité architecturale :

Créativité fonctionnelle :
Les architectes s’efforcent traditionnellement d’associer des qualités contraires : abri et ouverture, ombre et lumière, intimité et sociabilité, etc… de manière à permettre aux utilisateurs de bénéficier à la fois des qualités propres à chaque élément. Mais l’équilibre est difficile à réaliser entre des logiques contradictoires. Et les compromis restent… des compromis qui assurent difficilement une performance optimale. En revanche le caaractère dynamique et interactif des espaces intelligents leur permet de changer de propriétés en temps réel pour s’adapter à chaque situation et optimiser leurs performances.

Créativité esthétique :
Combinés à la révolution de l’éclairage (contrôle fin de l’intensité et de la couleur de la lumière) et de l’affichage (incrustation dynamique des images, des graphismes, et des informations dans les parois et les façades), les Espaces Intelligents offrent la possibilité de créer de nouvelles esthétiques architecturales fondées non plus sur une immuable éternité, mais sur la richesse d’une diversité et d’une variabilité assumée.

Ce sont des espaces "pour mieux faire et mieux vivre" : Les Espaces Intelligents apportent et vont apporter aux entreprises et aux particuliers des bénéfices de plus en plus significatifs, notamment en termes de capacités d’action, de facilité d’utilisation, et de personnalisation.

Capacités d’action :
L’électronique, l’informatique, et les télécoms ont multiplié nos possibilités d’action individuelle et collective dans tous les domaines comme l’atteste la banalisation du Web et le fait que de plus en plus d’internautes ne sont plus seulement des récepteurs mais des émetteurs de messages et de contenus (multiplication des blogs,Web 2.0 , etc …). Le fait nouveau apporté par les Espaces Intelligents et l’Intelligence Ambiante est que ces capacités seront de plus en plus intégrées directement dans notre environnement, dans nos objets quotidiens, dans nos espaces, sans que nous ayons à nous encombrer d’ordinateurs.

Facilité d’utilisation :
Grâce à des interfaces corporelles et naturelles disséminées dans l’espace, il devient possible d’interagir directement avec celui-ci d’une manière conviviale et sensorielle pour disposer des capacités offertes aujourd’hui par l’informatique et le Web. Dès à présent des webcams nous permettent d’agir par simples gestes sur notre environnement et bien évidemment de communiquer à distance.

Personnalisation et adaptation aux situations :
Un Espace Intelligent peut s’adapter en temps réel à l’humeur de son occupant. Il peut également s’ajuster à la dynamique d’une situation impliquant plusieurs personnes. Ainsi, lors de l’accueil d’un invité ou d’un client, un Espace Intelligent permet de passer d’une atmosphère quelque peu impressionnante et solennelle à un climat plus convivial et plus intime (et réciproquement). Ce sont des espaces aux multiples applications. Les applications des Espaces Intelligents touchent de nombreuses fonctions :

- Exposer
- Vendre
- Communiquer
- Se réunir
- Se former
- Manager
- Se détendre

Pour chacune de ces fonctions, les Espaces Intelligents apportent des bénéfices spécifiques par rapport aux espaces traditionnels. Ceci en créant des ambiances sensorielles adaptées (niveau sensoriel et esthétique), une meilleure structuration de l’information et un allégement de la charge attentionnelle et cognitive (niveau cognitif), de meilleurs échanges entre les participants (niveau communicationnel et relationnel).


Interview de François Denieul - Laboratoire des Espaces Intelligents

Quel est votre parcours et qu’est ce que le Laboratoire Espaces Intelligents ?

Diplômé de Sciences Economiques et de Sciences Po, j’ai débuté ma vie professionnelle dans l’urbanisme où j’ai accompli de nombreuses missions internationales et j’ai évolué vers le conseil en développement économique territorial. Parallèlement, avec un ami informaticien, j’ai lancé une entreprise de multimédia interactif qui m’a fait découvrir le pouvoir des nouvelles technologies et m’a incité à conduire des réflexions sur Internet comme emblème et code génétique de la société dans laquelle nous entrons . Enseignant dans une Ecole d’Architecture, j’ai eu le désir d’appliquer ces recherches à l’architecture et c’est ainsi que j’ai fondé le Labo Espaces Intelligents. Celui-ci est aujourd’hui une association loi 1901 réunissant une équipe transdisciplinaire et trans-générationnelle qui explore de nouveaux concepts d’espaces rendus possibles par les progrès des nouvelles technologies et répondant aux attentes sociétales en émergence. Le Labo collabore avec les entreprises à travers des recherches sur contrat et des réalisations expérimentales.

Quel est selon vous l’influence de l’environnement de travail sur le bien-être des collaborateurs et la performance de l’entreprise ?

Cette influence est cruciale mais encore largement sous-estimée par les responsables opérationnels. Ceci tient à plusieurs facteurs :

a/ Les utilisateurs ne sont que rarement décideurs.

b/ Du coté des décideurs, ceux qui sont en charge de l’aménagement ne sont pas toujours situés suffisamment au niveau du top management pour avoir une vision réellement stratégique et transversale du problème. Il en résulte une approche souvent trop sectorielle, purement immobilière (compression des coûts de location ou d’acquisition des surfaces) ou « équipementière » (optimisation des équipements). 
Les spécialistes du space planning et du facility management ont du mal à surmonter cette situation pour faire prévaloir une vision fondée sur l’optimisation de l’interaction entre l’aménagement de l’espace et la structure et la dynamique organisationnelle de l’entreprise (qui tend d’ailleurs dans nos économies du savoir et de l’innovation à être plus mobile et réactive que dans le passé et à éviter les silos bureaucratiques)

c/ Du coté des approches orientées utilisateur, les visions demeurent, là encore, fréquemment compartimentées (accent mis sur l’ergonomie physiologique des postes de travail : postures, éclairement, etc…, ou bien focalisation sur les processus cognitifs), mais les démarches globales et systémiques prenant en compte l’ensemble des différents registres psychologiques (sensoriels, cognitifs, affectifs, relationnels) mobilisés par les personnes en activité dans des immeubles de bureaux et en tirant des conséquences concrètes en matière d’aménagement ne sont pas très répandues.

Pourtant l’exemple californien illustré par des entreprises high tech (Apple, Google,..) ou de design (Ideo) montre bien l’impact considérable de l’aménagement des espaces intérieurs. Si l’architecture extérieure n’y brille pas toujours par l’originalité, en revanche la convivialité et même la sophistication des aménagements intérieurs montrent bien le prix que les entreprises sont prêtes à consentir pour attirer et retenir les individus et les équipes les plus douées et les plus créatives, gages de leur compétitivité et de leurs futurs profits.

Peut-on mesurer cet impact ?

Bien sûr, même si cela reste un exercice délicat. A un niveau global, de grands progrès ont été fait dans l’appréhension de la performance des bâtiments (building performance assessment) en termes de méthodologie et de mise en pratique à travers des évaluations conduites aux différentes étapes du cycle de vie d’un bâtiment (analyse des besoins et planification stratégique, évaluation du programme, évaluation de l’architecture et des aménagements projetés, évaluation post-construction, évaluation après occupation du bâtiment, évaluation des transformations et des adaptations). Ce type de méthode permet de pratiquer un bon feed-back en réinjectant en amont des décisions d’aménagement les retours d’évaluations pratiquées dans des cas similaires. A un niveau plus fin, je voudrais insister sur l’importance de la distinction entre productivité et créativité pour mesurer la performance des espaces de travail. Nos économies occidentales ne pourront survivre et prospérer face au dynamisme des pays à bas coût de main d’œuvre comme la Chine et l’Inde que si nous nous focalisons sur une économie de la créativité et de l’innovation. Nos espaces de travail doivent donc faciliter non seulement la bonne exécution de tâches identifiées et planifiées (productivité) mais aussi aiguillonner la créativité ; la créativité individuelle avec des espaces sensoriellement riches et stimulants, et la créativité collective en facilitant les échanges informels générateurs de fertilisation croisée. La question n’est donc pas seulement comment mesurer, mais quoi mesurer.

Quels sont les facteurs qui permettent d’améliorer cet environnement de travail ?

Les retours d’expérience constituent bien sûr un facteur important. Mais nous vivons une période de changement accéléré et de progrès technologiques toujours plus rapides. L’expérience d’hier ne suffit pas à détecter les problèmes et les opportunités de demain. Les nouvelles technologies (comme celles regroupées autour de la thématique de l’Intelligence Ambiante) qui deviennent progressivement plus performantes et moins couteuses permettent de commencer à mettre en place des solutions inenvisageables jusqu’alors. A cet égard, la grande flexibilité des espaces intérieurs intelligents génère un important bénéfice économique en apportant à la fois une grande flexibilité dans l’organisation fonctionnelle et spatiale des espaces (ce qui permet de réduire leur obsolescence) et des dispositifs de personnalisation et d’adaptation aux différentes activités pratiquées qui augmentent considérablement la performance des collaborateurs. Permettez-moi de vous donner un exemple concret de ce sur quoi nous travaillons. Avec les Espaces Intelligents, nous intégrons dans un seul dispositif 2 systèmes :

o Un système d’allocation dynamique des espaces de travail à chaque collaborateur en fonction des exigences du projet (qui vont-elles-mêmes évoluer en fonction de son déroulement).

o Un système de configuration personnalisée de l’espace de travail alloué, en fonction des exigences propres à la tâche pratiquée, d’une part, en fonction des souhaits et des exigences personnelles du collaborateur qui vient s’y installer d’autre part.

Le système d’allocation dynamique des postes de travail permet de rassembler physiquement, au jour le jour, les équipes travaillant à un même stade d’un projet et de faciliter leurs échanges et leur coordination grâce à cette proximité. En revanche, ce changement fréquent de l’affectation des lieux de travail est de nature à perturber l’animal territorial qu’est l’homme, qui a besoin de s’approprier et de marquer son territoire pour maintenir son équilibre psychique.
Le « Système de Configuration Personnalisée de l’Espace de Travail© » (SCPET©) que nous développons élimine cet inconvénient, en personnalisant en temps réel, dès que la personne est reconnue par le système, non seulement son environnement de travail cognitif (dossiers immédiatement disponibles, etc..), mais son environnement sensoriel et émotionnel (couleurs préférées, voire fond sonore, etc..). Nous travaillons sur la mise au point d’espaces permettant de passer en temps réel du retrait dans une « bulle personnelle » permettant de ne pas déranger ses voisins et de n’être pas dérangé par eux, à une configuration d’échanges intense où la communication entre voisins devient complètement fluide et immédiate. Au-delà de la réflexion conceptuelle, nous sommes en train de rechercher des entreprises partenaires pour réaliser des espaces tests en vraie grandeur et en situation réelle. C’est à travers cet aller et retour entre recherche conceptuelle et réalisation pratique que nous souhaitons répondre à la fois aux exigences de flexibilité spatio-fonctionnelle nécessaires au bon déroulement d’un projet et aux besoins de personnalisation nécessaires à la productivité et à la créativité des collaborateurs.

Labo Espaces Intelligents 
Contact : François Denieul fdenieul@noos.fr

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