E. PELEGRIN-GENEL - Architecte

Entretien avec Élisabeth PELEGRIN-GENEL, psychologue et architecte sur les espaces de travail, auteur de "25 espaces de bureaux".

Pourquoi ce livre « 25 espaces de bureaux » ?

Avec ce livre édité par le groupe Moniteur, j’ai d’abord voulu montrer aux architectes que le bureau était plus intéressant qu’il n’y paraissait. A tort, les architectes ne considèrent pas le bureau comme aussi séduisant que l’habitat, par exemple. Et puis, j’ai voulu témoigné sur ces entreprises qui ont compris que l’investissement dans l’aménagement des espaces de bureau était profitable dans le temps et pour l’image en interne et externe. Afin que cette idée entre dans les mœurs, enfin.

Architecte et psychologue à la fois, ce n'est pas courant !

Architecte DPLG, dotée d’une maîtrise d’urbanisme, j’ai également une formation en psychologie clinique. J’ai commencé à exercer l’architecture, soit seule, soit en agence. Combinant ma licence en psychologie et mon travail d’architecte dans une agence qui réalisait beaucoup de bureaux, je me suis intéressée de manière particulière aux bureaux et j’ai vite trouvé la réflexion sur le sujet un peu faible. Les bâtiments fonctionnaient bien, les contraintes techniques étaient respectées, mais il manquait quelque chose. Il n’y avait aucune réflexion sur l’espace et sur le travail. Je me suis donc inscrite en psychologie du travail, et j’ai publié un livre sur « L’angoisse de la plante verte sur le coin du bureau ». Après quoi, je suis devenue consultante. Mon angle d’entrée est toujours l’espace, le travail et l’organisation. Je traite des problèmes divers, d’accueil ou d’incivilité, en faisant une analyse de l’espace et en menant des entretiens avec les gens qui y travaillent. Puis je propose une réflexion spatiale. Les collaborateurs acceptent mieux les solutions d’ordre spatial que celles dirigées directement sur leur personne ou sur le management. J’apporte un œil de spécialiste à des personnes qui savent qu’il y a un problème, mais qui ne peuvent pas ou ne savent pas détecter un espace présentant plus de nuisances que d’agrément.

Accompagner les gens lors d’un changement spatial

Une entreprise qui passe de bureaux fermés en espace ouvert voit souvent son ambiance se dégrader. Car le changement n’est pas accompagné. La réussite du projet dépend bien sûr de la manière dont l’espace est aménagé, mais il dépend surtout de la manière dont les gens seront associés au projet. 
Les responsables de projet craignent que la participation des usagers soit l’ occasion pour eux d’exprimer des revendications individuelles. Si le projet est fort, clair et argumenté, cela permet d’avoir des marges de manœuvre pour répondre à ce type de revendications individuelles.

Des solutions spatiales pour des corps et pas simplement de purs esprits

On a fait appel à moi pour un problème d’incivilité dans une bibliothèque d’université. Le problème était le suivant : comme il n’existait pas dans cette université de lieu de détente de type cafétéria, la bibliothèque était utilisée à cet effet ! Par ailleurs, l’espace était organisé avec une grande salle classique de lecture et des petites salles fermées. J’ai donc proposé d’organiser différemment l’espace, avec plusieurs types d’espaces individuels et collectifs, pour qu’ils induisent des modes d’emploi différents de l’espace. Ces principes doivent s’appliquer également aux espaces de bureaux.
Les espaces de bureau ouverts doivent être silencieux. Or malgré les progrès en isolation phonique, le bruit persiste. Il convient donc de proposer des solutions autres que simplement techniques. Mettre par exemple à disposition des collaborateurs, des espaces de réunion pour pouvoir y parler et se réunir sans gêner les autres. Ces espaces doivent être proches des bureaux. Car si les salles de réunion sont situées à un autre étage ou si elles sont mal aménagées, inesthétiques... les gens n’iront pas et ils continueront à "embêter" tout le monde sur le plateau ouvert. 
Les bureaux non dédiés qui offrent la possibilité de pouvoir travailler partout, représentent une liberté formidable ; mais cette alternative est réservée à quelques uns seulement. Dans la population tertiaire, les sédentaires sont encore nombreux. Leur proposer des espaces non dédiés créé un appauvrissement de leur espace de travail.Nous ne sommes pas de purs esprits mais des corps ; les ergonomes tentent de mieux en mieux de nous le faire comprendre.

De l’espace fermé à l’espace ouvert ......et à l’espace surveillé ?

L’aménagement spatial ne fait pas tout. Un bel aménagement ne résoudra pas grand chose en terme de performance pour l’entreprise si le management est défaillant ! De même l’espace influence le management et réciproquement.
On est passé de la culture du cloisonné à quelque chose de tellement ouvert, voire transparent, qu’on est gêné, et par les autres, et par la lumière qui filtre partout. On se comporte donc de manière différente, et cela peut influencer le management et vice-versa. On est censé communiquer beaucoup en espace ouvert, mais on se parle de moins en moins..
On s’habitue à être observé. Même si l’écoute n’est pas consciente on capte tout ce que disent les collègues. Ce qui m’a frappé, c’est le mensonge dans les open space : on ment tout le temps pour gagner du temps, pour calmer le client, mais ce ne sont pas des mensonges préhensibles, plus difficiles à teir sous le regard des collègues ! 
L’effet pervers de ce "tout transparent" est qu’il y a de moins en moins d’espaces dans l’entreprise où l’on ne se sente « épié ».

Travail individuel versus travail en groupe

Je pense qu’on est à l’aube de changements importants. On est encore dans une configuration de bureau classique dans un environnement physique. Avec un concept extrême, celui du call center, copié sur un certain type d’organisation industrielle, incluant une surveillance physique ou virtuelle au nom de la performance.

Entre la miniaturisation, la suppression des câbles et le zéro papier, les collaborateurs vont être plus « légers », plus mobiles pour leur travail individuel. Aujourd’hui on peut techniquement travailler n’importe où. Mais pour le travail en commun et les réunions, le bureau reste une solution adaptée. Malgré les visioconférences, les gens continueront à se déplacer, peut-être pour contre-carrer leur isolement. Rien ne remplacera jamais les informations informelles, les problèmes qu’on résout entre collègues...et pour ça il faut être présent physiquement. On voit aussi l’émergence de bureaux de « réception » pour recevoir des collaborateurs, des clients, organiser des déjeuners,etc, concept initié par les consultants. Le travail se fait chez les clients !

Le bureau idéal serait un lieu avec des endroits de repli variés, où l’on puisse changer d’environnement selon son activité. Et être libre d’organiser son temps, de le gérer en choisissant ses plages horaires. Cette liberté, on la voit aujourd’hui dans le vêtement, le style de vie des nouvelles générations, le langage né du mail, avec une hiérarchie qui s’est aplatie, et une autonomie dans le travail grâce aux nouvelles technologies. On est de moins en moins différent au bureau de la personne qu’on est à la maison. Et pourquoi pas cette liberté pour le travail au bureau ?